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17/04/2008

Aimé Césaire: Nègre, universel et révolté

Le grand poète et homme politique Aimé Césaire, vient de s’en aller à 94 ans.
Aurais-je dû utiliser le mot noir?
Noir? Il préférait nègre ! Il adorait ce mot qui bravait l’aliénation culturelle et disait avec force à la fois l’identité assumée et la conscience d’être noir.
Nègre il se disait, nègre il restera pour la postérité. Nègre certainement, mais un nègre sublime, un nègre universel.

>> Voici un entretien inédit que j'ai eu la chance de faire avec lui en juillet 2006 (l'enregistrement s'est fait sur microcassette ce qui explique les problèmes de qualité audio du document). Il y parle de la négritude, du racisme français et du CRAN:


podcast


Cette identité que lui seul savait nommer « nègre », n’était pour lui, nullement contradictoire avec une visée universelle; bien au contraire. En liant avec génie le « nègre » à l’universel, il a réussi à raccrocher les Noirs à cet universel dont il a longtemps été accepté que ces populations puissent être exclues.

Universaliste certes mais sans concession. Il a audacieusement tourné lé dos au climat assimilationniste  très répandu à l’époque de son arrivée à Paris en 1931. Loin de céder à l’humeur ambiante il a plutôt cherché à promouvoir l’Afrique et sa culture, qu’il estimait dévalorisées par le colonialisme sous ses formes.

C’est ainsi qu’il décida en septembre 1934, avec d’autres étudiants dont le Guyanais Léon Gontran Damas, le Guadeloupéen Guy Tirolien, les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Birago Diop, de créer le journal "L'Etudiant noir".
Noirs mais sans distinction idiote y compris dans la création du mot « négritude » dont on lui attribue la paternité, mais que lui - oh! élégance - préférait partager à travers le concept de création collective. La négritude, il définissait ce mouvement comme de la résistance au racisme…
Les intellectuels noirs de tous les mondes, rassemblés, mais sans ressentiment, et surtout avec les intellectuels blancs pour, ensemble, combattre l’oppression. Au rang de ces intellectuels figurait notamment Jean-Paul Sartre qui définissait la négritude comme « la négation de la négation de l'homme noir".

« Comment se porte le racisme français? » nous a lancé Aimé Césaire lorsque, quelques mois après la création du CRAN nous sommes allés lui en parler dans le bureau qu’il avait conservé dans l’ancienne mairie de Fort-de-France.
De l’alliance entre les noirs d’Afrique, des Antilles et d’ailleurs il nous a dit « C’est difficile, et délicat, mais c’est essentiel.»
Du CRAN il a dit « C’est une très bonne chose mais il ne faut pas croire que c’est facile ! En tout cas pour nous antillais c’est important »

Aimé Césaire était nègre, universel, mais aussi révolté.
Même très affaibli, il retrouvait de l’énergie pour raconter sans se départir de son célèbre humour, le caractère si « particulier » de ce racisme à la française.
Révolté il le redevenait lorsqu’il racontait, que marchant un jour dans une rue parisienne dans les années 30, il a été apostrophé par un quidam qui lui a lancé un : « Hé petit  nègre ! » il avait répondu : « Très bien! Bravo, mais le nègre t’emm… ! »

Révolté il l’était également jusqu’au dernier souffle contre le colonialisme.

C’est ma fierté personnelle, juste après lui avoir rendu visite, d’avoir eu le courage de contester les définitions des mots « colonisation » et « coloniser » inchangées dans le dictionnaire le Petit Robert depuis 1967, date de la première édition de ce dictionnaire!
C’est justice pour Aimé Césaire que les Editions le Petit Robert aient décidé un an après cette contestation, de compléter la définition du mot colonisation en y intégrant une de ces citations « colonisation = chosification ». Cette fulgurance est tirée du “ Discours sur le colonialisme ”*, Présence Africaine, 1955 et 2004.

Si le ciel existe, je veux bien parier que le premier qui là haut, osera dire à M. Césaire « Hé petit  nègre ! » s’entendra répondre un cinglant : « Le nègre t’emm… ! »


*« J’ai dit – et c’est très différent – que l’Europe colonisatrice est déloyale à légitimer a posteriori l’action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, attendu que la mutation brusque est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs ; que nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été les même pays sans l’intervention européenne (…) A mon tour de poser une équation : colonisation = chosification. J’entends la tempête. On me parle de progrès, de vies élevées aux dessus d’elles-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, d’institutions minées, de magnificences artistiques anéanties,  d’extraordinaires possibilités supprimées…. »

Aimé Césaire, “ Discours sur le colonialisme ”, Présence Africaine, 1955 et 2004.

12:45 Écrit par Patrick | Lien permanent | Commentaires (38) | Tags : Césaire, universel, universalisme, poète, noir, nègre | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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