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14/12/2009

Diversité et statistiques : où en sommes-nous ? (Michel Wieviorka)

Samedi dernier le 12 décembre, en ouverture du colloque « Faire des égaux* » qui s’est tenu à Evry à l’initiative du député-maire de la Ville Manuel Valls et de moi-même, le grand sociologue Michel Wieviorka, Administrateur de la Fondateur Maison des Sciences de l’Homme (FMSH, fondée et dirigée jusqu’à sa disparition par l’immense historien Fernand Braudel) a produit un texte d’une exceptionnelle qualité qui actualise les connaissances et le débat sur la diversité et les statistiques.

Michel Wieviorka.jpgJe livre ici in extenso, le formidable texte de Michel Wieviorka qui est par ailleurs président du conseil scientifique du Cran

* Faire des égaux est issu d’un discours de Léon Gambetta, l’un des pères de notre République, quand il monta un jourà la tribune de l’Assemblée nationale pour déclarer : « Le rôle de la République ne consiste pas à reconnaître des égaux, mais à en faire »


Michel Wieviorka

Diversité et statistiques : où en sommes-nous ?

Introduction au colloque « Faire des égaux »  du 12 décembre 2009

Ceux qui devraient faire progresser le débat sur le mode de la raison et de l’analyse, les scientifiques qui interviennent sur ces enjeux le font parfois de manière passionnelle, argumentant alors sans toujours s’écouter réellement les uns les autres, se soupçonnant mutuellement, le cas échéant, des pires intentions. Il arrive même qu’ils développent des stratégies personnelles où le règlement de compte et les positionnements de pouvoir dans l’espace des médias occupent une place considérable –je peux en témoigner. Les conflits sur le fond sont parfois aussi comme débordés par des enjeux institutionnels, par exemple quant à la place à accorder à l’INSEE et l’INED dans la recherche, dans la définition des catégories qui doivent guider le travail des chercheurs et finalement fixer l’espace de leur liberté intellectuelle. Mais heureusement, il n’en est pas nécessairement toujours ainsi. C’est pourquoi la rencontre qu’il s’agit ici d’introduire est si importante: des chercheurs, mais aussi des acteurs politiques et associatifs, vont tenter de réfléchir ensemble. S’ils ne peuvent aboutir à un consensus total, au moins, me semble-t-il, ils devraient établir un consensus partiel, sur des points non négligeables, réduire, donc la part du conflit et en traiter sereinement, sur le fond, de manière responsable.      

Je vais donc aborder quelques points, parmi les plus problématiques, en m’efforçant de maintenir le débat le plus ouvert qu’il se peut, sans taire mes propres positions et orientations, mais sans tenter le moins du monde le les imposer.

Premier point : la définition de l’enjeu politique qui nous réunit. Nous sommes tous soucieux de faire reculer les discriminations. Nous vomissons, tous, l’idée qu’un individu puisse être victime d’injustices, en général, et plus particulièrement d’injustices liées à des caractéristiques réelles ou supposées qui tiennent à des attributs physiques, culturels, religieux,  moraux ou autres –la loi en considère décrit 18 (l’origine, le sexe, la situation de famille, la grossesse, l’apparence physique, le patronyme, l’état de santé, le handicap, les caractéristiques génétiques, les mœurs, l’orientation sexuelle, l’âge, l’opinion politique, l’activité syndicale, l’appartenance ou la non-appartenance vraie ou supposée à une ethnie, une nation, une race, une religion).

La discrimination n’est pas l’inégalité. Mais les deux notions peuvent se chevaucher, et ce peut être un important volet de la réflexion que de s’interroger : peut-on séparer la lutte contre l’une de celle contre l’autre ? Une des critiques les plus vives portées à certaines politiques ( je pense notamment à tout ce qui touche à l’accès aux Grandes Ecoles) est qu’elles sont susceptibles de réduire certaines formes de discrimination, mais au seul bénéfice de quelques-uns, qui seront extraits d’une population soumise encore plus qu’avant aux inégalités, ou bien encore au seul avantage d’un groupe social déjà bien placé. Parfois, c’est toujours pour moi source d’étonnement, est mis en avant l’argument de la « méritocratie républicaine », comme si la fonction de la République était de fabriquer des élites y compris en puisant dans les milieux populaires : mais que fait-on de ceux qui ne rentrent pas dans les circuits de cette méritocratie ? Si une politique de la méritocratie républicaine est réussie, cela veut dire que ses promoteurs ont su éviter que l’élite soit constituée sans discriminations, sans que l’origine sociale, ou autre, pèse sur sa formation. Mais on n’a en rien fait reculer l’ensemble des inégalités, peut-être même les a-t-on accrues. D’où l’idée que le débat devrait toujours poser la question du lien entre la question sociale (celle de la lutte contre les inégalités, l’exclusion, la précarité, l’exploitation, la domination) et la question des discriminations (celle de la lutte contre l’injustice particulière qu’il y a à traiter différemment des individus en fonction de critères raciaux, religieux, de sexe, etc.). Nous ne devrions pas cautionner des politiques qui opposent les deux registres, nous devrions examiner toute proposition de lutte contre les discriminations à l’aune de son impact social, et en refusant deux écueils : l’un est dans l’idée que tout est social dans les discriminations, l’autre, au contraire, est dans celle que rien n’y est social, mais uniquement racial, sexiste, etc.. Encore faut-il que l’examen repose sur des bases solides, et non sur des arguments d’autorité : nous avons besoin d’études sérieuses, quantitatives et qualitatives. Il ne suffit pas de dire que la mise en avant de la « diversité » vient masquer, nier ou pervertir l’examen de la question sociale, comme le fait un littéraire américain, Walter Benn Michaels (auteur de La diversité contre l’égalité, Paris, Raisons d’agir, 2009) mis en avant par l’école de Bourdieu et le mensuel Le Monde Diplomatique, d’ordinaire l’une et l’autre prompts à dénoncer ce qui vient des Etats-Unis. Il faut démontrer cette affirmation, ce qui est une autre affaire. J’ajoute que le souci de conjuguer lutte contre les discriminations et lutte contre les inégalités sociales est présent explicitement aussi bien dans le projet de rapport du COMEDD (Comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations, créé en mars 2009 par le Commissaire à la Diversité et à l’Egalité des chances) que dans l’ouvrage  Le retour de la race. Contre les statistiques ethniques (L’Aube, La Tour d’Aigues, 2009) porté par un collectif anti-COMEDD. Et j’ajoute encore que si des statistiques établissent la preuve qu’un groupe donné est systématiquement discriminé, alors, une question politique s’impose, celle de l’action qui peut être envisagée pour contrer la discrimination : faut-il envisager une politique volontariste, qui sera dite en France de « discrimination positive », et si oui, comment, à quelles conditions, avec quelle évaluation ? Et si non, quelles mesures pourraient-elles apporter une réponse rapide et efficace au problème ?

On peut élargir ces remarques à une troisième dimension, celle de la reconnaissance. Il ne faut pas confondre, en effet, reconnaissance religieuse ou culturelle, questions sociales, et questions de discrimination : comme le montre le bel échange entre Axel Honneth et Nancy Frazer sur cet enjeu (Redistribution or Recognition ? A Political-Philosophical Exchange, Verso, Londres, 2003) les questions de reconnaissance sont une chose, celles de l’inégalité sociale une autre, et j’ajoute, celles de la discrimination une troisième. Ne pas les confondre, mais envisager leurs articulations et d’éventuels recouvrements est nécessaire. Pour le dire d’un exemple : une chose est de reconnaître les discriminations dont pâtissent les Noirs américains, une autre de mettre en évidence les inégalités sociales qui les frappent, une troisième d’admettre l’existence d’une histoire et d’une culture spécifiques, « African-American », une littérature, des expressions artistiques, musicales.

Deuxième point : la discrimination n’est pas seulement directe, évidente, démontrable devant les tribunaux. Ceux qui la pratiquent ainsi ont appris à se méfier, il y a eu des procès, des condamnations, des campagnes, une sensibilisation. Il est rare qu’un employeur refuse explicitement d’embaucher un individu en de sa couleur de peau qu’elle lui déplait, et l’époque des postures explicitement « BBR » (Bleu/Blanc/Rouge) est derrière nous. Par contre, la discrimination peut être indirecte (c’est-à-dire qu’elle passe par des critères explicites et apparemment non discriminants), et surtout, ce qui n’est pas la même chose, elle peut être systémique ou structurelle, inscrite dans des mécanismes qui n’exigent aucun racisme, sexisme, etc. de la part des acteurs concernés : dans ce cas, personne n’est raciste, ou sexiste, mais aucun Noir ou Arabe n’est embauché dans telle entreprise localisée en pleine zone à forte population noire ou arabe, aucune femme ne parvient à surmonter le « plafond de verre » alors que tout le monde se dit non voire antisexiste. Ce sont les discriminations indirectes et surtout systémiques ou structurelles qui rendent nécessaire le débat sur les statistiques dites « ethniques ». Car comment les combattre si on ne sait pas qui elles visent, qui elles atteignent ?

Troisième point : nous sommes confrontés à des problèmes de vocabulaire qui recouvrent à l’évidence des difficultés à établir le consensus intellectuel sur les catégories que nous utilisons. Peut-être est-ce lié au moment historique qui est le notre. En consultant des dictionnaires,  j’ai pu constater, par exemple, qu’à la fin du XIXème siècle, dans les années 1870-1900 on a vu s’imposer des mots comme « intellectuels », « laïcité », « régionalisme », « antisémitisme », qui répondaient bien aux enjeux de l’époque. Aujourd’hui, des expressions comme « Français de souche », « Jeunes issus de l’immigration », « immigrés » ou bien encore, au cœur de notre débat, « minorités visibles », « communautés », « diversité », « ethnicité » posent à l’évidence problème, pour leur imprécision, ou pour la charge idéologique qu’elles peuvent véhiculer. Nous avons besoin d’échanges sur le fond, pour nous mettre d’accord sur les catégories qui peuvent convenir au débat, ou pour clarifier d’éventuels désaccords. Ainsi, l’expression « statistiques ethniques » est inacceptable s’il s’agit de traiter du débat qu’elles semblent désigner : si on mesure l’origine nationale, ou régionale, la religion, on n’est pas dans l’ethnicité. Si on mesure la couleur de la peau en tant que telle, pas davantage, car l’idée d’ethnicité, aussi confuse voire malsaine qu’elle soit, mêle nécessairement des dimensions biologiques ou physiques à des dimensions culturelles qui disparaissent s’il n’est question que d’attributs physiques ou biologiques.

Quatrième point : est-il vrai que mesurer les appartenances, réelles, subjectives, ou telles qu’elles sont imputées à certains individus du fait du regard de la société sur eux, comme de leur propre regard sur eux-mêmes, fabrique ces appartenances et contribue, en l’occurrence à l’éthnicisation ou à la racialisation de notre pays ? A cette affirmation s’en oppose vite une autre, qui consiste à dire que l’ethnicisation ou la racialisation sont produites par le travail de notre société sur elle-même, les dérives de son urbanisation, son racisme ou bien encore par l’évolution des groupes concernés eux-mêmes, qui trouvent dans leur identité toujours plus ou moins inventée des repères, une source de solidité dans l’existence. Ce ne sont pas les statistiques ethniques par exemple qui expliquent que des jeunes d’origine algérienne aient manifesté bruyamment, il y a quelques jours, leur joie de voir l’équipe de football d’Algérie qualifiée pour le « mondial » de football de juin prochain. Mais les termes de ce débat doivent être précisés, car il comporte au moins deux dimensions. D’une part, l’ethnicisation ou la racialisation  qu’entraîneraient des « statistiques ethniques » constitueraient un phénomène macrosociologique, la transformation de la France en une société fragmentée où des groupes définis par la race ou l’ethnie deviennent des groupes de pression politique, mus par des préoccupations économiques (demandes de financements publics par exemple). De tels groupes ne sont-ils pas éventuellement perméables à l’essor de logiques mafieuses, ne véhiculent-ils pas le risque de s’opposer plus ou moins violemment, et non de contribuer au débat démocratique ?  Et d’autre part, le fait même de procéder aux enquêtes devant déboucher sur de telles statistiques constituerait pour les individus ainsi étudiés, à commencer par ceux qui sont interrogés lors de l’enquête, une sorte d’enfermement ou d’étiquetage ravageur, l’imposition d’une identité ethnique ou raciale.

Ces deux critiques appellent démonstration. Mais où sont les travaux qui démontrent que les enquêtes en question renforcent le premier risque, d’ethnicisation ou de racialisation ? Ou le second, de stigmatisation et d’enfermement ? Les formulations générales que l’on entend, sur ces « risques », ou les références à telle ou telle expérience nationale, le plus souvent évoquées de manière rapide et cursive, ne sont pas convaincantes, mais pas moins que le rejet pur et simple de leur contenu. La sociologie ou la science politique, ici, tournent vite à l’argument d’autorité, nous manquons d’études de fond. Je  précise que ma position spontanée est plutôt de résister au point de vue qui dénonce les « risques » que je viens d’évoquer. Ce n’est pas, me semble-t-il,  parce que l’on m’interroge sur telle ou telle caractéristique que l’enquête exercera sur moi un effet puissant et durable ; et si je réfléchis, par exemple, à l’expérience des Etats-Unis d’Amérique, j’ai le sentiment que l’ethnicisation et la racialisation n’y ont rien à voir avec les recensements, et viennent largement en amont. C’est peut-être accorder bien trop d’importance aux enquêtes en cause que de leur prêter un tel impact sur la société. Et je suis plutôt du côté de ceux qui plaident pour que de telles études et enquêtes existent, et apportent des connaissances elles-mêmes permettant de mieux agir : la question alors est d’une autre nature, est-on certain que des connaissances relevant des « statistiques de la diversité » apporteront un éclairage servant à agir contre les discriminations, ne peuvent elles pas aussi servir à d’autres finalités, moins acceptables ? Par exemple reconnaître des groupes ethniques, religieux ou autres pour leur donner des droits économiques ou culturels, ce n’est pas pareil que le faire pour empêcher que leurs membres soient discriminés. Il est dangereux, par exemple, de dire que chaque groupe compté et reconnu recevra des subventions en fonction de son effectif. Ces études, ces enquêtes sont-elles utiles, servent-elles même, tout simplement ? Là aussi, on aimerait disposer de démonstrations, d’études montrant ce qui a été fait de telles informations, réellement. Ceux qui sont favorables à ces études doivent aussi indiquer comment elles peuvent être utilisées par la puissance publique, les ONG, les universités, les entreprises, etc., et comment aussi éviter les dérives, les usages négatifs –ce qui est la responsabilité de la CNIL, dont je regrette, au passage, que ses dirigeants se comportent parfois de manière confuse et irresponsable – un Président de la CNIL qui se dit « assez décontenancé », « pas compris », « un peu coincé » par une décision du Conseil Constitutionnel, ce n’est pas banal. J’ajoute que l’avantage qu’il peut y avoir à disposer de « statistiques de la diversité » réside dans le fait qu’elles permettent de suivre dans le temps une évolution, de mesurer des progrès, ou des échecs, des régressions. Le problème est bien alors d’indiquer avec précision ce qui est mesuré. Si je veux montrer qu’une entreprise progresse, ou non, dans l’embauche non-discriminatoire, il faut bien que je montre qu’elle embauche de plus en plus sur des bases non discriminatoires. Mais comment catégoriser les nouveaux embauchés : par l’origine, la couleur de peau, la religion…. ? A partir d’une liste de groupes ethniques, d’origine nationale, etc. ? Ce n’est pas évident ! L’ethnicité, de quelque nom qu’on l’appelle, est variable, mouvante, y compris pour un même individu, définir des groupes ethniques est délicat et toujours contestable, et procéder à des grands regroupements (du genre : les Noirs, les Arabes), n’est pas évident.  

En tous cas, on ne saurait, de mon point de vue, accuser sans démonstration ceux qui veulent observer et mesurer la « diversité » premièrement de la fabriquer, et deuxièmement d’être responsables des risques qu’elle nous ferait encourir. C’est comme si on reprochait au médecin et au pharmacien non seulement de diagnostiquer la maladie, et d’essayer de la guérir, mais de la produire, et de faire empirer la situation. Et puisque j’utilise une image médicale, j’ajoute que la recherche médicale et pharmaceutique repose parfois sur des catégories de type ethnique, tout simplement parce que certaines maladies, ou certains traitements et médicaments concernent plus particulièrement certaines populations, définies génétiquement : faut-il fabriquer un médicament qui sera unique, à prétention universelle, non ethnique si l’on veut, et en fait inadapté aux Japonais, par exemple (en raison de leur métabolisme singulier), ou développer la recherche de façon à soigner le monde entier, Japonais inclus ?

Quatrième point : le rapport de la COMEDD s’apprête à distinguer cinq méthodes de recueil des données sur les origines ethniques ou raciales (auto-déclaration, perception directe par autrui, classement indirect par autrui, affiliation attestée par les pairs, auto-hétéro-perception). Le choix n’est pas  seulement, pour qui veut produire des statistiques ethniques,  entre l’objectivité de l’enquêteur, qui déciderait lui-même de l’ethnicité, voire de la race, et la subjectivité des personnes interrogées, leur « ressenti d’appartenance » -encore une de ces expressions sujettes à caution. Et parmi les possibilités, une proposition est de plus en plus souvent avancée, celle de l’auto-hétéro-perception, autrement dit, la démarche qui consiste à s’intéresser à la façon dont les individus enquêtés se sentent perçus : ce qui compte alors n’est ni l’objectivité supposée de l’enquêteur, prolongée par le travail de l’institution qui procède à l’étude et opérer par exemple des regroupements  (ce que personne aujourd’hui ne peut accepter), ni le choix subjectif de la personne enquêtée (son « ressenti d’appartenance »), mais la perception qu’elle a du regard de la société sur elle. Le débat devrait prendre en considération cette option.

Cinquième point : sur quelles statistiques le débat porte-t-il exactement ? En fait, le recensement est exclu du débat, d’abord parce qu’il n’y a plus de recensement, au sens précis du mot, ensuite parce que le recensement, par définition, n’est pas anonyme, or il y a un accord général pour que quelles que soient les études et enquêtes, elles respectent strictement l’anonymat des personnes interrogées, tout comme il y a un accord général pour refuser tout fichage. Mais il est vrai que des techniques d’«anonymisation » existent.   Ensuite, même les plus ardents opposants aux statistiques dites « ethniques » ne s’opposent pas à des études limitées, commanditées par des associations par exemple, ou des journaux, et n’engageant pas la puissance publique, dans la mesure où des règles élémentaires soient respectées. De même, il est possible de faire des enquêtes limitées, par exemple sur le fait que la police fait des contrôles au faciès –les travaux de Fabien Jobard sur cet enjeu sont étonnamment acceptés aussi bien par les opposants que par les tenants des « statistiques ethniques ». Restent en fait, pour l’essentiel, les grandes enquêtes de l’INSEE et de l’INED, du genre TEO (Trajectoires et Origines). C’est sur cet enjeu qu’il y a le plus de crispations, au sein du petit monde des chercheurs.

Il existe déjà d’importantes sources de savoir qui pourraient relever de ce qui est appelé « statistiques ethniques » : ainsi, le recensement, ou plutôt ce qui en tient lieu mesure l’origine nationale des Français, ainsi que les naturalisations.

Par ailleurs, les méthodes qu’on peut appeler patronymiques peuvent être acceptées par tous : par exemple, je n’ai pas vu d’objection lors de la diffusion des résultats de l’Observatoire régional des études supérieures de Lille, en 2007, qui montre que si on a un prénom de type arabe ou musulman, la discrimination est avérée dans l’accès aux études supérieures ou s’il s’agit du passage à l’année suivante si de surcroit on appartient à un milieu modeste ; elle ne l’est plus, d’ailleurs, si on appartient aux couches moyennes. Cette étude, disons-le au passage, confirme l’existence de discriminations systémiques : les enseignants, les administratifs de l’Université  ne sont pas racistes, mais le résultat est une discrimination.

Mais il y a ici une question que je crois centrale, c’est celle du référentiel. Il ne suffit pas, en effet, de proposer d’autoriser certaines études et enquêtes, et d’en interdire ou limiter d’autres, il faut aussi voir que l’espace de la recherche et des études ne peut pas être fragmenté, sans communication entre ce que font les uns et les autres. S’il n’y a pas de référentiel commun, permettant de comparer, dans l’espace, dans le temps, d’un enjeu précis à un autre, le savoir est morcelé, il n’est pas possible d’avoir une vision générale des problèmes et des solutions, de l’impact des mesures adoptées par exemple. Mais qui peut proposer un tel référentiel, quel peut en être le lieu ? ? L’Etat ? L’INSEE ? Le recensement ? Et si il n’y pas de référentiel, quelle est la pertinence de statistiques « de la diversité » ? Il y a là source de débats qui me semblent non réglés, et peut-être insolubles.  

Sixième point : les statistiques dites « ethniques » sont-elles une mise en cause radicale de l’idéal républicain ? Le débat est ici souvent bien trop théorique, ou abstrait, ignorant de l’histoire ou de la réalité sociologique concrète. L’idéal républicain, en effet, a pu dans le passé s’accommoder de la reconnaissance du fait ethnique, les anthropologues de l’Afrique montrent bien que la République a été coloniale, et qu’elle a contribué à fabriquer l’ethnicité sur ce continent. Au passage : je me demande comment parmi ceux qui dénoncent à ce point le recours à la notion d’ethnicité certains peuvent se dire « ethnologues », un terme qui contribue à légitimer scientifiquement l’idée d’ethnies et d’ethnicité qu’ils contestent. Il faudrait en finir avec l’ethnologie et les ethnologues !

Les historiens de la fin du XIXème siècle et du XXème siècle savent bien que la République n’a pas hésité à tirer sur les grévistes, les ouvriers en lutte pour conquérir des droits sociaux, à Fourmies par exemple, ou à réprimer durement les paysans ou les viticulteurs, elle n’est assurément pas synonyme de lutte des classes, en tous cas du point de vue des dominés. De même, les émeutes d’octobre-novembre 2005 indiquent que pour les jeunes des ghettos, la République ne tient pas ses belles promesses d’égalité et de fraternité. Cessons de confondre l’idéal républicain et la réalité,  et de brandir le premier de manière incantatoire et répressive pour ne pas faire face à la seconde. J’ajoute que cette question traverse la gauche et la droite, bien plus qu’elle ne les oppose.

Septième point : de quelles méthodes disposons-nous pour passer à l’action ? Les plus hostiles aux statistiques ethniques défendent le principe du testing, qui est alors paradoxal : car il faut bien envoyer un Noir ou un Arabe si l’on veut tester le comportement de l’agence immobilière ou de la boîte de nuit soupçonnée de discriminer les Noirs et les Arabes, il faut donc adopter un comportement reconnaissant la « race » ou l’ethnicité de celui que l’on enverra sur le terrain. Le testing permet de démontrer concrètement la discrimination  directe, il est lourd et coûteux si on veut en faire un outil de connaissance statistiques.

Le CV anonyme est une autre réponse proposée pour faire face à la discrimination à l’embauche. Ce n’est évidemment pas une idée à rejeter. Mais elle ne règle que très partiellement le problème, car après l’étape de l’invitation à un entretien d’embauche, il y en a  bien d’autres où l’anonymat du candidat est impossible.

Huitième point : les obstacles à la mise en place de « statistiques de la diversité » sont-ils rédhibitoires, ou peuvent-ils être levés ? Est-il impossible de proposer une classification acceptable intellectuellement, scientifiquement ? S’agit-il de classer toute la population, ou simplement de reconnaître qu’il existe des groupes dont on peut montrer, statistiquement, qu’ils sont faits d’individus victimes de manière significative de discriminations qui les visent de manière spécifique ? Une chose est la prétention de classer toute la société, de mettre chaque individu dans une case de type ethnique, une autre est de faire apparaître le fait que certains groupes sont statistiquement victimes de la discrimination. Je n’ai pas besoin de connaître toutes les appartenances identitaires supposées ou réelles en France pour poser la question de savoir si les Noirs sont plus particulièrement victimes de discrimination. Cela nous ramène à une question déjà évoquée : est-il possible de se passer d’un référentiel général ?

Il y a bien d’autres questions que ce débat sur la diversité et sa mesure viennent ainsi condenser. Elles appellent débat, confrontation exigeante et rigoureuse des arguments, d’où pourrait sortir, me semble-t-il, une image nouvelle, plus limitée, des enjeux et des points où la contradiction demeure non résolue.

08:13 Écrit par Patrick | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : wieviorka, braudel, diversité, égaux, valls, evry, statistiques | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

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